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L’amour au temps de la Covid

L’amour au temps de la Covid

 

Article écrit par: Nem Tomlinson, responsable de communauté à L’Arche Manchester (Royaume-Uni)

Je trie de vieilles choses le soir, des vêtements, des papiers, des lettres et des journaux. J’essaie de trier et de faire des piles à garder, à recycler ou à donner. Rien ne vaut une pandémie mondiale et un confinement pour déclencher un grand ménage à la Marie Kondo. Ceci, comme ceux qui me connaissent pourront en témoigner, ne me ressemble pas. Signe d’une période inhabituelle.

Il y a environ 6 semaines, je revenais d’une réunion. Une grande partie de notre temps était consacrée à envisager et faire des projets pour la Covid-19. Je suis rentrée chez moi après ces 3 jours et me suis retrouvée à dire à ma communauté que nous allions fermer notre café et nos activités de jour ; que nous allions devoir respecter les distanciations physiques et demander à notre équipe d’assistants de réduire drastiquement leur temps personnel pour se concentrer sur les personnes avec lesquelles ils vivent. C’était une demande difficile, mais parce que ce sont des gens extraordinaires, ils ont accepté sans réserve et ont commencé à réorganiser leur vie.

Une semaine plus tard, j’ai quitté mon bureau et ai fait la même chose. Depuis lors, je travaille depuis mon salon. Cela a été un vrai changement. Normalement, nous accueillons un flot continu de personnes à St Paul où se trouvent nos bureaux ; pour dire bonjour, prendre un thé, partager une histoire. L’endroit est très rarement calme et même si je ne suis pas toujours efficace, j’aime que les choses se passent ainsi. Le bruit, ce chaos, les interruptions, mes amis. Pourtant, ma vie à la communauté a soudain été réduite à des contacts par écran interposé. De petits carrés pleins de personnes se saluant les unes les autres.

Nous nous sommes rassemblés et avons tiré le meilleur de cette nouvelle normalité. «Brewteaful», nos retrouvailles hebdomadaires autour d’un thé pour partager les nouvelles, se font sur Zoom. Même chose pour les réunions, les supervisions, les prières, les fêtes dansantes et le yoga hebdomadaire. Les personnes ayant un handicap de notre communauté ont adopté Zoom, si bien que je reçois souvent un message de l’une d’entre elles pour savoir quand a lieu la rencontre suivante. La semaine dernière, j’ai eu la chance de discuter pendant 40 minutes avec une de mes bonnes amies en visio et nous avons échangé au sujet de chaussures et de vacances, d’avions et de crème solaire, et bien sûr de chapeaux. Toutes les choses importantes de la vie, la sienne et la mienne. Et cela m’a remplie de joie.

Tout en faisant mon tri, j’ai trouvé une pile de vieux carnets, sales et usés, qui m’avaient accompagnée lors de différentes retraites et vacances. Des moments passés ailleurs où on a le temps de la réflexion. Ce faisant, j’en ai trouvé un que j’avais pris lors d’une retraite en silence de dix jours à Trosly. J’ai commencé à le feuilleter, et après avoir préparé une théière, je me suis assise pour le lire en entier.

Nous nous étions réunis entre communautés de L’Arche du monde entier et notre vécu à L’Arche allait de 2 à 50 ans d’engagement. La retraite a été importante, un point marquant d’une période de transition dans ma vie. Mon carnet était plein de gribouillages et de dessins et quelques pages étaient tachées de larmes. Au milieu de tout ceci, j’ai trouvé une phrase que j’avais notée et qui venait d’une femme de mes groupes de partage. Elle avait spontanément exprimé le fait que «les personnes ayant un handicap lui enseignaient la vie». A l’époque, cette phrase avait résonné en moi, j’avais le sentiment que je devais me la rappeler. Un de ces trésors que l’on trouve au bord de la route et qu’on fait rouler dans la paume de sa main de temps à autre pour en faire ressortir la vérité. Parce que la vérité, c’est que ma communauté m’enseigne la vie.

C’est dans cet espace et ce contexte que je découvre qui je suis, les bons côtés et les blessures, les aspects dont j’ai honte et les domaines dans lesquels j’ai évolué. C’est l’endroit où je mets en pratique la générosité et où je découvre à quel point mon cœur doit encore s’ouvrir. C’est la magie des «pardon», des «je t’aime» et des «je suis content de te voir quand même». Ce mois-ci, c’est le lieu où des gens viennent chaque jour pour donner des masques qui grattent et des gants moites pour être avec ceux qu’ils aiment, ceux qui ont besoin d’eux. C’est un lieu d’anniversaires qui se fêtent encore et nous nous rassemblons en visio pour se dire «c’est bon de vivre en communauté avec toi», «tu me remplis le cœur de joie» et «que ferais-je sans toi?». C’est un lieu où certains ont parfois peur et quand cela devient trop insupportable, ils finissent par venir. Et quelqu’un d’autre le remarquera, leur offrira une tasse de thé bien chaud et les invitera à prendre l’air 5 minutes dans le jardin. Ce sont des postures de yoga et le fait de chanter «Sous l’océan» sur des accords différents. Ce seront des bals exubérants à la fin de la quarantaine où les gens tournoieront et danseront de plaisir.

Ce sont toutes ces choses, et bien plus encore. Alors que je suis loin d’elles, loin de l’agitation, dans mon petit appartement en bas de la rue, je me sens si fière que mon cœur pourrait éclater. Ma communauté m’enseigne la vie encore et encore, chaque jour. Une vie remplie de joie, d’intention et un quotidien nouveau chaque jour. Ce sont les bêtises, l’appartenance, la vie en foyer. Même quand c’est dur. Même quand on pense que c’est la fin du monde. Parce que ces personnes suffisent. C’est l’amour au temps de la Covid.